Dossier - A la découverte de l’ouvrage intitulé : « Le CAMES 1968-2018 : Un demi-siècle au service de l'enseignement supérieur et de la recherche en Afrique »

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Chikouna Cissé : «Le Prof. Joseph Ki-Zerbo est la cheville ouvrière du CAMES »

Le 25 mai 2018, il a présenté, au siège du CAMES à Ouagadougou, son ouvrage intitulé : « Le CAMES : 1968-2018 – Un demi-siècle au service de l’enseignement supérieur et de la recherche en Afrique ». Un livre bilan qui fait le point sur les succès et les échecs de l’institution, sur ses 50 années d’existence. Au lendemain de cette présentation officielle, nous avons rencontré l’historien ivoirien – qui a été retenu à la suite d’un appel d’offres lancé par le CAMES pour la rédaction de son histoire - pour un entretien sur les circonstances et les objectifs de la rédaction de cet ouvrage.

Après la présentation officielle de votre ouvrage au public à l’occasion des journées portes ouvertes, quelle appréciation faites-vous de la réception de prime abord ?

Je pense qu’il est peut-être tôt pour apprécier cette réception. Les uns et les autres viennent à peine de recevoir l’ouvrage. Dans les semaines, voire les mois qui viennent, on pourra savoir comment ce livre est reçu au sein de la communauté des pairs.

Dans quel contexte cet ouvrage a-t-il été conçu et rédigé ?

Au mois de juin 2017, le CAMES m’a sollicité dans le cadre d’un appel d’offres restreint, pour écrire son histoire. J’ai soumis mon dossier et j’ai été retenu à l’issue de cet appel d’offres. L’institution a voulu qu’à l’occasion de la célébration de son cinquantenaire, qu’il y ait un ouvrage qui fasse le point sur sa vie : les succès, les échecs, etc. Il s’est agi de faire en sorte qu’il y ait un livre pour la postérité, afin que les générations actuelles et futures comprennent comment cette organisation s’est constituée et comment elle a évolué.

De quelles facilités avez-vous bénéficié du CAMES dans le processus de rédaction de cet ouvrage ?

Le CAMES m’a permis l’accès aux archives primaires de l’institution entreposées à son siège à Ouagadougou. L’institution a pris en charge mon déplacement à Dakar pour élargir le spectre de la recherche afin de diversifier les sources documentaires.

Quels étaient les objectifs du CAMES à ses débuts ?

Le CAMES voit le jour dans un contexte où les élites politiques et intellectuelles africaines ressentent le besoin de sédentariser en Afrique, les processus d’évaluation académique. Il faut se souvenir qu’avant la naissance de cette institution, les enseignants-chercheurs africains en Afrique francophone se faisaient évaluer en France. Vous montiez votre dossier, vous le déposiez dans une université française. Elle étudie et elle vous juge digne ou non du grade de Maître Assistant, Maître de Conférences ou Professeur Titulaire. C’est précisément cet état de chose que les indépendantistes vont combattre. Pour eux, il n’était pas admissible qu’après les indépendances, la France continue de régenter les systèmes universitaires africains. Des acteurs comme Joseph Ki-Zerbo se sont donc dressés contre ce reliquat de sujétion et le CAMES fut la réponse à cette incongruité à savoir, une université africaine battant pavillon français dans un contexte postcolonial.

50 ans après, les objectifs ont-ils changé ?

50 ans après, l’objectif de création d’une communauté épistémique africaine reste le même avec cependant de nouvelles modalités, des réajustements nécessaires pour oxygéner les programmes statutaires du CAMES. Les concours d’agrégation, le programme sur la pharmacopée et la médecine traditionnelles africaines, le programme sur la reconnaissance et l’Équivalence des diplômes (PRED) ont été rénovés sous Mamadou Moustapha Sall, secrétaire général du CAMES (2000-2011). L’ordre international des Palmes académiques (OIPA) du CAMES constitue le cinquième programme du CAMES, né sous Sall pour rendre hommage aux bâtisseurs de l’institution. Cette modernisation des programmes s’est poursuivie sous Bertrand Mbatchi, l’actuel secrétaire général de l’institution qui a placé sa gestion managériale sous l’étendard de la numérisation de la gouvernance du CAMES.

Quel bilan faites-vous donc des 50 années ?

La naissance du CAMES fut une bonne chose et elle le demeure. La domestication de l’évaluation académique est plus ou moins une réussite. Maintenant, je note qu’on ne s’est pas beaucoup démarqué de la matrice normative de l’université française. Les jurys d’agrégation de sciences juridiques, politiques et de gestion par exemple sont encore marqués par une surreprésentation étrangère, française notamment, ce qui pose question, cinquante ans après la création du CAMES. Les velléités de repli national se traduisant par l’existence de voies nationales de promotion en concurrence plus ou moins avec les instances d’évaluation du CAMES sont à prendre au sérieux, si l’on veut garder le principe supranational au fondement de l’idée de CAMES. Cela passe par la transparence accrue des critères d’évaluation qui devront privilégier uniquement les critères scientifiques.

Si vous devriez dire quelques mots sur le Prof. Joseph Ki-Zerbo, premier secrétaire général du CAMES, ce serait lesquels ?

Le Prof. Joseph Ki-Zerbo a été la cheville ouvrière du CAMES. C’est lui qui en a posé les balises. C’est pour cela que dès la création du CAMES en 1968, il a été désigné pour en être le secrétaire général. En pensant à son action, je fais miens ces propos de Fernand Braudel préfaçant le maître-livre de Joseph Ki Zerbo intitulé Histoire générale de l’Afrique. L’historien français écrivait à cette occasion : « Je suis persuadé qu’un jour l’histoire récompensera l’historien », parlant de Ki-Zerbo. Ce livre est une forme d’hommage en effet à cet homme qui a beaucoup œuvré pour l’unité africaine.

Est-ce pour toutes ces raisons que le CAMES a son siège à Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, pays dont est originaire le Prof. Joseph Ki-Zerbo ?

Il est vrai que nous n’avons pas trouvé des réponses précises pour l’affirmer avec certitude. Mais tout porte à croire qu’en tant que Voltaique, il a dû jouer de son entregent et de son aura pour que le siège s’établisse à Ouagadougou. Et en 1970, il a écrit une lettre à l’ambassade de France en Haute-Volta (aujourd’hui Burkina Faso) pour l’aider à construire un nouveau siège pour le CAMES, l’ancien, une villa de deux pièces, étant devenu exiguë pour porter les ambitions d’expansion de l’institution. Il a pratiquement pétri le CAMES de ses mains.

L’ancien siège du CAMES est un lieu chargé de mémoire, mais qui demande des aménagements. Que pensez-vous qu’on puisse en faire ?

Il faut commencer par sauver les documents qui s’y trouvent. Ceux-ci constituent la mémoire du CAMES. Il faut les inventorier, les classifier, les numériser pour faciliter la tâche aux chercheurs présents et à venir. Je sais en lisant les archives, que le Conseil des ministres avait donné son aval pour mettre en location l’ancien siège, je ne sais pas ce qu’est devenue cette suggestion par la suite.

Il y a une réflexion en cours au CAMES sur la mise en place d’une fondation. Que pensez-vous de cela ?

Je pense que c’est une bonne chose. Quand vous recevez d’une institution, il faut que vous lui en donniez en retour. Il faut attendre la concrétisation de cette idée, pour en cerner les contours et pouvoir se prononcer plus largement sur sa pertinence.

Comment voyez-vous le CAMES du futur ?

Il faut déjà faire en sorte que les pays membres qui participent de façon aléatoire aux activités du CAMES, puissent revenir prendre leur place au sein de l’organisation. Et si on veut élargir la géographie de l’institution, par l’ouverture aux pays anglophones, il faut absolument adapter l’institution en tenant compte des pratiques d’évaluation en milieu anglo-saxon. Le CAMES doit pouvoir être plus connu sur les campus en dehors des moments d’évaluation académique. La vision élitiste qu’en ont beaucoup de personnes doit être corrigée. Bref, l’organisation a un avenir certain, à condition que le débat se fasse sur des questions clés : comment faire en sorte que la voie supranationale soit la seule instance de légitimité savante ? Comment faire en sorte que les critères d’évaluation soient enfin débarrassés des suspicions de favoritisme et/ou de règlements de compte, tout cela sous la forme d’un mandarinat nocif ? Comment assurer le financement à long terme du CAMES ? Voilà des questionnements essentiels qui conditionnent l’avenir de l’institution. Il n’y a pas de raison que l’institution ne se pérennise pas, s’ils sont résolus.

Comment souhaitez-vous qu’on lise votre livre ?

Je souhaite qu’on le lise avec un regard critique. L’historien a fait son travail, il appartient aux lecteurs de dire ce qu’ils en pensent. C’est un ouvrage qui a essayé de faire une histoire objective du CAMES en cherchant à en repérer les permanences et les ruptures, les continuités et les discontinuités. L’historien sous ce rapport, est donc un témoin de la marche du temps. Les contemporains ont entre leurs mains, une double photographie du CAMES au passé et au présent, à eux d’en apprécier la qualité pour suggérer des pistes pour l’avenir.

 

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Bio Express de Chikouna Cisse

-        Âge : 45 ans

-        Discipline universitaire : Histoire

-        Spécialité : Histoire contemporaine

-        Grade universitaire : Maître de Conférences

-        Université d’attache : Université Houphouët Boigny de Cocody Abidjan

-        Année de soutenance de la thèse : 2008

-        Titre de la thèse de Doctorat : « Migrations et mise en valeur de la Basse Côte d’Ivoire (1920-1960). Étude d’une dynamique régionale de mobilité de la main-d’œuvre ».

-        Autre ouvrage publié : Migrations et mise en valeur de la Basse Côte d’Ivoire (1920-1960). Les forçats ouest-africains dans les bagnes éburnéens, Paris, Harmattan, 2013, 313 pages

 

-        Nombre d’articles scientifiques publiés : 29 articles

 

-        Derniers articles scientifiques publiés :

++ « Pratiques esclavagistes dans un empire musulman du nord de la Côte d’Ivoire : le fama, le jula et le jon à Kong aux XVIIIe et XIXe siècles. » inGodo-Godo. Revue d’histoire, d’art et d’archéologie africains, n°28, 2016, p.177-186.

++ « Misérables, marginaux et bandits abidjanais au temps des ‘’vingt glorieuses’’ (1960-1980) », in Revue du LAASSE, n°8, 2016, p.102-116.

++ « Clercs musulmans et commerçants Jula dans le processus de décolonisation en AOF (1946-1960) », in Revue ivoirienne d’histoire, 2016, 28, p. 80-88.

++ « Sananku et Sanankuya dans l’histoire »,in Méké Meité (dir.), Sanagouya et processus électoral en Côte d’Ivoire : apports, leçons et méditations. Actes du Colloque international ONG Sanagouya/ GRATHEL, Abidjan, École normale Supérieure, 28-29 Septembre 2015, p.169-178.

++ « L’islam confrérique tijaniyya en Côte d’Ivoire : le poids de l’histoire », in Publications de l’Académie du Royaume du Maroc. Collection ‘’Sessions’’. L’Afrique comme horizon de pensée. Actes de la 43è Session de l’Académie du Royaume du Maroc. Vol.2. Rabat, 8-11 décembre 2015, Rabat, 2017, p. 521-533.

++ « L’Afrique de l’Ouest dans l’économie-monde : le facteur jula », in RFIEA, avril 2018, Paris, fellows.rfiea.fr

Entretiens réalisés par Hindrich ASSONGO, Ulrich TADAJEU, Marius M. FONKOU

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